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STOP ACID ATTACKS

Le visage et l'acide

L'Inde, c'était dès le départ le pays de l'unanimité et de la division. Baptiste le plaçait intérieurement comme l'un des pays qu'il attendait le plus de voir, pour ma part celui dans lequel je me rendrais pour le travail et pas pour autre chose. Mais nous étions bien d'accord sur un point, notre thématique ne nous laissait pas le choix, nous devions y aller et y rester un bout de temps. C'est aussi un pays dont tout le monde a déjà entendu parler, et j'en suis à peu près sûre, chacun en a une image en tête. Que ça soit au sujet des viols qui font la Une des médias internationaux ou bien le bollywood et le curry, personne n'est totalement étranger au charme indien. C'est à dire que même sans y avoir mis un pied, nous avions déjà la sensation de débarquer dans un monde et non dans un pays. 1 milliard 300 millions d'habitants, un territoire immense divisé en États, l'hindouisme, l'islam, des centaines de minorités, le conflit pakistanais, bref, un géant de l'humanité. Entre les histoires glauques entendues entre deux conversations de voyageurs et l'avis plus ou moins arrêté de certains, « l'Inde, on l'aime ou on la déteste ». Ah oui ?

L'Inde, un pays qui divise

Au bout de quelque temps, ce pays nous évoquait le même sentiment que celui qu'on a pour la fille qui a une réputation de chaudasse au lycée, la même sur qui tourne milles anecdotes plus farfelues les unes que les autres et à qui on taille un portrait plus que réducteur. Étant donné que nous sommes des êtres complexes, comment pouvons-nous résumer une personne à des histoires déformées traçant le visage d'un personnage sorti d'une série B ? Si l'Inde a une réputation qui en dit long tout en ne disant rien, cette dernière n'a qu'une chose à nous apprendre : c'est un pays puissant dans ce qu'il susciteComme d'habitude, première impression depuis l'arrivée dans la capitale. New Delhi, mégalopole polluée au possible, bruyante, grouillante. Nous débarquons un matin dans le vieux Delhi, quartier non-rénové en opposition avec New Delhi, et j'ai rapidement la sensation d'être plongé dans un marché post fêtes de Bayonne.

C'est le bordel, ça crie, y a des vaches jonchées sur des tas d'ordure, on doit marcher vite tellement y a de monde et on a un froid dans le ventre toutes les 5 minutes parce qu'un scooter ou un tuk-tuk vient de nous frôler en klaxonnant. C'est une anarchie citadine dont le fonctionnement nous échappe mais qui est de toute évidence opérationnel. De la fenêtre de notre chambre, nous pouvons toucher du bout des doigts le mur noir de l'immeuble d'en face. De l'étroitesse des rues se dégagent un mélange d'encens et de nourriture, parfois de pisse, tout dépend de l'horaire. En terme de couleurs, j'avais lu quelque part sur internet qu'on ne voyait que les femmes, habillées en sari traditionnel aux vives tonalités. Pour ma part, je ne vois qu'elles parce qu'elles sont rares, les rues comportent une majorité écrasante d'hommes, et c'est la première fois de notre voyage que nous faisons ce constat.

Maison dans un village du nord de l'Inde

Flore présente dans ce même village

Rapidement, nous rencontrons Chhanv Foundation, lanceurs de la campagne Stop Acid Attacks. Accueillis par Alok, codirecteur, et Abhay, timide gars dont on n'a toujours pas bien compris le poste exact mais qui est pluridisciplinaire, c'est d'abord ce dernier qui nous reçoit avant qu'Alok arrive 20 minutes plus tard. Si Abhay nous apparaît sympa tout en étant réservé, j'ai une sensation étrange. Lorsque je parle, il ne me regarde quasiment jamais et réponds parfois à Baptiste quand je pose une question. Je me dis que c'est quand même bizarre d'agir ainsi quand on travaille pour une association qui réhabilite des femmes victimes d'attaques à l'acide et qu'on a supposément des idées féministes. J'apprendrais plus tard au cours d'une longue discussion avec Alok qu'en Inde du Nord, un regard peut être une invitation, que les indiens sont souvent éduqués avec l'idée que respecter une femme si elle est mariée et/ou en présence de son compagnon, c'est ne pas s'adresser à elle pour ne pas la gêner (ni contrarier le mari). Et que même si en tant qu'indien on est contre ces valeurs, c'est parfois difficile de se défaire de réflexes ancrés depuis l'enfance.

Quand Alok arrive à ce premier rendez-vous, nous le sentons très militant, sûr de lui, le genre de gars qui impressionne. Faut dire, Stop Acid Attacks a fait beaucoup parlé, plusieurs médias internationaux se sont intéressés à eux, des documentaires ont été faits, et Alok a défié la chronique en étant papa d'une fille née de son couple avec une survivante (nous les appellerons ainsi, tel que l'équipe les nomme). Il est à l'aise, lance des blagues, répond à nos questions. Une des premières qui nous vient est : pourquoi ces filles sont attaquées à l'acide ?

«  Par vengeance.

– Vengeance de quoi ?

– Pour beaucoup d'entre elles, elles ont refusées une proposition de mariage quand elles avaient entre 15 et 18 ans ou elles n'ont pas voulu parler avec un homme qui les a abordé de manière insistante. Parfois c'est la famille qui refuse la demande, alors l'homme est déshonoré et les défigure en leur jetant un verre d'acide sulfurique au visage. »

Julli, les femmes et les enfants du village

Nous avions déjà entendu beaucoup d'histoires sordides depuis le début du voyage, mais la spontanéité de cette réponse nous rend livides. Nous apprenons que l'acide se trouve à moins de 50 centimes dans n'importe quel bouiboui, c'est utilisé pour nettoyer les toilettes turques, soit ce que la plupart des gens ont chez eux. On le trouve aisément dans un placard chez mamie, plus ou moins concentré, indolore et incolore. S'il est en contact avec la peau, Alok nous explique que c'est « comme du chocolat qui fond », la peau se détache, la chair est rongée et les 72 heures qui suivent l'attaque sont d'une douleur insoutenable. Médicalement, on peut nettoyer les plaies avec de l'eau, mais durant ce laps de temps l'acide continue à ronger et diffuser la même douleur qu'à la première heure. Il n'y a pas de mot pour décrire la violence de cet acte. Jusqu'à 1000 femmes par an seraient attaquées à l'acide en Inde, ce qui en fait le pays avec le taux d'attaques le plus élevé au monde.

Pour ces femmes ce n'est souvent que le début du calvaire, les soins que nécessitent ce genre de « vengeance » sont onéreux, douloureux, peu accessibles (l'hôpital s'en chargeant étant à Chennai, sud de l'Inde). Elles n'y ont que rarement droit, les familles n'ont ni les moyens ni la détermination. Les victimes sont recluses chez elles, considérées comme impossible à marier et souvent honteuses de leur physique. Stop Acid Attacks intervient en les repérant, les approchant pour leur proposer de rejoindre Chhanv Foundation et d'avoir la possibilité de travailler dans un de leurs deux café restaurants, leur permettant de gagner indépendance, visibilité, et accompagnement. Ils militent pour qu'elles aient accès à plus de droits, que les causes et conséquences des attaques soient connues, leur champ d'activités est assez large et mené par un groupe d'activistes extrêmement investis.

De simples visiteurs à amis, une mission qui laisse des traces

Il est difficile de résumer notre expérience avec eux de part sa richesse et sa sensibilité. Je pourrais commencer par ma première rencontre avec une survivante. J'avais peur de ne pas savoir comment me comporter, ne pas savoir agir normalement face à des personnes que nous devrions filmer. La raison est simple : je n'ai pas l'habitude de voir des gens défigurés, et comment poser des questions sur un traumatisme visible ? Frontalement, laisser venir ? La peur d'être intrusive, déplacée. Juste après notre rendez-vous, Alok nous introduit auprès des habitants de l'appartement dans lequel nous allons vivre. Nous rencontrons Rani, jeune femme de 23 ans attaquée à l'acide quand elle avait 16 suite à une demande de mariage refusée, l'homme lui a renversé un saut d'acide très concentrée par derrière, directement sur le crâne qui a été rongé jusqu'à l'os. Rani a passé 3 ans à l'hôpital et 5 à être quasiment aveugle.

Le fait d'avoir eu peur de ma potentielle réaction a sans doute fait que lors de cette rencontre, je me suis sentie soulagée que ça ne me fasse absolument pas bizarre. Le sourire, la présence, la spontanéité de cette femme a immédiatement effacé mes appréhensions.

Lors d'une discussion Rani me demanda le regard inquiet si elle pouvait me demander quelque chose. Nous ne nous connaissions que depuis 2 jours, et elle m'interrogea :

« Que penses-tu de moi ?

– Euh, c'est à dire ?

– Comment te sens-tu avec moi ? Tu me trouves comment ?

– Oh... Et bien super sympa, je suis contente d'être ici et avec toi. Je suis désolée je n'ai pas l'habitude qu'on me pose ce genre de question. Je sais pas, je trouve ça normal.

– Tu me trouves normal ?

– Ben bien sûr ! »

Baptiste et Rani à Delhi

Elle a eu un sourire soulagé, et m'a expliqué ce qui lui été arrivé. Je lui ai demandé si les marques sur ses bras (ressemblant à des fils qui auraient retenus la chair) étaient à cause de la chirurgie. Elle a acquiescé puis a enlevé le voile de son crâne nu, a pris ma main pour la poser sur sa tête tout en m'expliquant qu'on lui a renversé l'acide ici et que c'est pour ça que sa peau est très fine. J'ai été émue, cette main sur la mienne je m'en souviendrai toujours.

La suite de ce début, c'est un mois à être brinquebalés entre Delhi, Lucknow, Agra, Kanpur, suivant l'équipe de Stop Acid Attacks dans leurs restaurants, leurs interventions, leurs évènements. Nous avons tourné 4 vidéos, dont le montage est resté en suspens dû à un rythme inégal, chaque jour nous ne savions pas ni où nous allions dormir, avec qui, et ce que nous allions faire, si ça allait se passer comme prévu, notion sur laquelle il ne faut pas trop parier en Inde. Nous couvrions leurs actions, Baptiste servant à les alimenter en prenant des photos, des interviews, des vidéos d'évènements qui seraient diffusées rapidement grâce à leur communication assidue.

Anshu, serveuse au restaurant Sheroes Hangout de Lucknow

Surtout, nous n'étions jamais seuls, chaque jour sollicités humainement, psychologiquement. Le 4ème jour, en partance pour le restaurant Sheroes Hangout tenue par l'association à Lucknow, nous faisons notre premier trajet en train indien. Je me retrouve à discuter jusqu'à 4 heures du matin avec Parth que j'ai rencontré il y a moins de 10 heures, nous débattons du sens de l'amour et s'il est issu d'une construction sociale. En me couchant dans ma cabine pour dormir le temps d'une sieste avant l'arrivée, je me rends compte de la proximité si soudaine avec les personnes de cette association, qu'on en arrive à parler de grandes valeurs et d'intimité sans même se connaître.

Quelques jours après nous rencontrions la famille d'Alok, découvrions la campagne d'Utar Praddesh, un des états les plus pauvres d'Inde. Nous allions tourner une vidéo sur Julli, une petite fille attaquée à l'acide quand elle avait 3 ans.

Alok, directeur de la fondation Chhanv

Ce n'est pourtant qu'une semaine après en commençant le montage, lorsque je vois les images et ce regard si dur pour une enfant que mes yeux se sont humidifiés. Nous avons pris l'habitude de mettre de la distance avec ce sur quoi nous travaillons, peut être le trop plein d'informations et de remises en question, la confrontation quasiment constante avec des situations et histoires si difficiles. Stop Acid Attacks a été un yoyo émotionnel, entre vivre des moments de grande complicité, découvrir un autre aspect sombre de l'humanité et explorer son contact, dormir mal, manger 5 fois par jour parce qu'il est impossible de pénétrer une maison sans se faire inviter à table, les photos, les soirées, les amis. L'Inde (pour nous).

Un soir où Alok nous lisait des poèmes qu'il avait écrit, je faisais des sous-titres laborieux à 3 heures du matin car c'était le seul moment où j'avais réussi à saisir son esprit, il nous proposa de rester 1 an ou 2. D'abord en rigolant, puis sérieusement. Faire un documentaire sur eux, vu de l'intérieur. On était devenus leurs amis après tout, nous pourrions avoir un regard différent. Il voit notre hésitation, nous dit de rentrer voir nos familles pour y réfléchir mais qu'il faut qu'on promette de revenir avant de partir d'Inde.

Nous et les copains de Lucknow

Notre dernière semaine en Inde du Nord fût essentiellement consacrée à voir chaque personne qui nous avait accueilli, avec qui nous avions tourné ou passé du temps, puis à être embarqué dans des plans imprévisibles, encore. Par exemple, se retrouver à minuit dans une grande roue marchant grâce à un groupe électrogène crachant du feu au milieu d'une fête foraine au sein d'une ville inconnue au bataillon en plein festival hindou alors que nous devions aller « chercher quelqu'un, vous inquiétez pas, ça prend 30 minutes ».

Alors, à 2 heures du matin le dernier soir, nous passons notre dernière soirée avec Alok avant d'aller prendre l'avion pour le Népal. Il nous annonce qu'il n'y a pas moyen qu'il soit émotif, ça il peut l'être qu'avec sa fille, il tend sa main avec un grand sourire. On la lui sert, et il nous fait bien comprendre que c'est chouette qu'on aille bosser avec d'autres gens, mais qu'on ne les oublie pas eux. On rentre dans notre taxi, le cœur un peu lourd. La sensation d'inachevé, et l'épuisement.

C'était un mois d'une intensité humaine comme on n'en a jamais ressenti, de mobilisation, rires, travail dans une désorganisation chaotique, conversations tardives et philosophiques. On en ressort profondément touché, avec le besoin de dormir 3 jours sans contact avec l'extérieur, redescendre. Quant à notre retour, pour sortir du pays il faudra bien passer par Delhi, non ?