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PULAU BUNGIN

Les 3C - Caramba, Clopes et Cappucino

   Nous y voici, nous y voilà, première mission Vision Nomade (qui n'a pas forcément à voir avec la condition des femmes) : Pulau Bungin !

Baptiste et moi devions traîner en Indonésie en février et il se trouve que Guillaume allait en repérage pour son documentaire sur l'île de Bungin à Sumbawa. Donc ni une ni deux, on arrive sur l'Est indonésien que nous ne connaissons pas afin de prêter main forte.

Pulau Bungin, c'est 3700 habitants sur 8 hectares, des pêcheurs par centaines, un tiers de gamins si ce n'est plus, le bahasa bajo(1), des cris, des rires, et beaucoup de sourires. C'est aussi pour nous la première introspection culturelle indonésienne, immergés dans un village où l'anglais est en voie d'extinction, le touriste rare et l'accueil chaleureux commun.

C'est évident de parler du voyage et des personnes rencontrées en son cours ainsi, dire combien l'Asie est accessible, accueillante, enrichissante. Mais vous décrire succinctement Bungin et ses habitants, parce que c'est en eux que réside la puissance de cet endroit, est plus difficile. 

J'ai un superbe poil grâce à mon régime alimentaire riche en fibre

Au programme, une semaine bien chargée : on doit tourner plusieurs interviews, des plans de l'île sous tous ses angles, en haut le drone, au sol la caméra, en bas la gopro sous-marine. Les conditions de tournage sont les suivantes : Guillaume dort par terre pour nous laisser le lit, on a un bac d'eau rempli tous les 3 jours pour se laver mais il sert à nettoyer les chiottes après le passage des clients du resto, donc autant dire qu'on est très économe. Il fait 30 degrés, on se lève tôt pour avoir la meilleure lumière, Baptiste a des cloques partout sur les mains dues à de l'eczéma ou une allergie, on ne sait pas trop. Clap et... Action ! 

Pour briefer les personnes de l'île que nous devions interviewer, nous attendions le héros local : Tison, un gars engagé aux multiples initiatives pour son village et qui accessoirement est le seul de l'île à vraiment parler anglais. Mais il ne revient que la semaine d'après, c'est Muhammad qui nous prend en charge. Muhammad, c'est le type qui travaillait sur Bali dans les sports nautiques, donc il baragouine l'english et aime être beau gosse. Son pote Zoukiman nous suit un peu partout, comme pas mal d'autres personnes, et il nous sert d'interprète en cas de grosse galère de compréhension. 

En ce qui concerne l'ambiance, en quelques points ; le pigeon local est une chèvre qui se nourrit de carton. L'île est telle un énorme corail mort, avec pas un pet' de verdure. La nature s'adapte et c'est ainsi que les chèvres se nourrissent de billets de 2000 roupiahs généreusement distribués par les locaux pour amuser la galerie. Pas mal de chats à la queue coupée, paraît-il que c'est génétique ; et pas un chien, nous sommes dans le pays le plus musulman du monde(2). Nous dormons tous les trois dans la « flotting house », alias Karamba en bajo (oui j'ai mis un C dans le titre pour faire plus Classe), une maisonnette flottante au bout de la ferme à poissons et du restaurant, situés à 100 mètres de l'île. Les gamins évoluent en bande, très autonomes dès le plus jeune âge, ils ponctuent notre passage de « Hello Misteeer » et « Foto Foto ! ». Une telle proposition ne se refuse ja-mais (même si elle vous ait faite entre 10 et 15 fois par jour). Le soir, la mer noire de nuit est ponctuée de points de lumière, les pêcheurs se mettent en action et attrapent toute sorte d'animaux marins à l'aide de grosses lampes et de lances.

 

Visuellement donc, peu voire pas de vert, car l'île construite artificiellement avec des coraux amassés constitue une terre stérile. Néanmoins, beaucoup de bleu intense, les maisons sur pilotis sont peintes de turquoise. Les rues étroites débouchent sur un calme océan, au sein duquel on peut contempler des coraux et des poissons aux teintes de la mire de barre. Lors du coucher de soleil, le ciel tire du orange vif au rose pastel, les couleurs s'éteignent derrière les montagnes de la grande Sumbawa, tropicale et sauvage.

Il y a aussi Hairy, qui est manager du restaurant, fraîchement débarqué à Bungin, originaire du village voisin de pêcheurs.

Ce qui caractérisera le mieux notre tournage, ce ne sont pas les images prises mais les interludes, infiniment longues et à la fois savoureuses. Dans ce coin-là, la notion de temps est très variable. Lorsqu'on doit prendre le bateau pour aller filmer les pêcheurs, on attend une heure. Attendre ? Notion française. C'est juste être là en notion bunginienne. Alors oui, le temps se dilate, et pour le passer, on boit du hot cappucino, ice cappucino, en masse et tout ça en fumant. Parce qu'ici la clope, c'est une institution. Et ces moments, on les vit quand on doit aller manger, aller sur Bungin, aller faire une interview, aller en mer, bref, bouger.

 

En fait, si à chaque fois nous ne disons rien et ne cherchons pas à aller plus vite lors de ces latences, c'est sans doute par respect pour leur rythme, mais aussi et surtout pour Hairy, Zoukiman, Muhammad qui sont systématiquement disponibles pour nous. Pour toutes les personnes de Bungin, qui veulent nous aider et ne rechignent jamais à être filmées, à nous parler, à transmettre.

Le temps, cette variable qu'il ne faut pas presser

... c'est Bungin. Entre tradition ancestrale et modernité, les petites filles réquisitionnées à la fête traditionnelle regardent avec envie par la fenêtre. Sur la place en contrebas se déroule sous fond de techno indonésienne un événement organisé par Honda, une nana se déhanche en vendant des scooters. Nous filmons dans une salle saturée d'encens et de fumée des musiciens de 70 ans pendant que les femmes du village préparent plusieurs kilos d'offrandes à la mer.

 

C'est ce même décalage que nous ressentons et qui bousculent nos codes sociaux lorsque nous rendons visite à April. Il a 23 ans et vient de perdre l'usage de ses jambes suite à un accident de compresseur(3).

Après une première interview, nous revenons dans sa maison pour lui offrir un cadeau. Zoukiman est au téléphone lorsque nous arrivons, et, faute d'interprète, nous nous asseyons en face d'April, en attente.

Sa mère, son père et son frère s'attellent alors à le faire marcher, pendant qu'il s'agrippe à des barres installées au milieu du salon afin qu'il puisse s'entraîner. Son visage se tord de douleur et il avance, soutenus par ses proches. Nous regardons cette scène, tout en nous demandant s'ils souhaitent qu'on parte. Émus, nous restons coi, April se rassit et nous sourit. Aucune distance entre lui et nous, alors que nous ne nous connaissons pas et que nous faisons irruption dans son intimité.

Ce petit vent dans les vêtements là...

Pulau Bungin

Cette proximité si soudaine et si évidente, nous la ressentons avec chaque personne qui nous accompagne dans ces moments d' « attente », de silence, d'entre-deux. La barrière de la langue nous empêche de combler l'instant avec des mots, et pourtant ! Lorsque Muhammad nous dit qu'il espère que nous reviendrons, lui qui ne joue pas les tendres, nous avons en tête cette soirée où nous avons gambergé ensemble à la recherche de crevettes pendant 3 heures (c'était sensé être une au départ), rassemblant nos mains pour les sortir de l'eau. Les éclats de rire, l'hystérie lorsqu'on en attrape une. Je pense à Hairy qui me dit après un long silence lorsque nous sommes assis sur les flotteurs de la ferme à poissons

Et moi de lui répondre que je ne peux pas faire le choix d'oublier un ami, c'est impossible. Je songe enfin à tous ces moments de blanc, à cette négation d'intimité, cette impossibilité d'être seul lorsqu'on est dans ce village, aux heures perdues à boire des cappucinos et aux gens qui se ramènent pour fumer des clopes sur la terrasse de la karamba, simplement pour être à côté et proches de nous.

 

J'en conclus que c'est ça, transmettre et ressentir à Bungin, c'est passer du temps et non en perdre, que plus que les mots c'est ce temps qu'on apprend à prendre, même pour rien, même pour un énième cappucino qu'on ne veut pas parce qu'on a tournage mais telle personne est à la bourre.

Les 3C - Caramba, Clopes et Cappucino

« Tu sais, quand tu reviendras en France, j'espère que tu ne nous oublieras pas, parce que moi je ne vous oublierai jamais »

Être ensemble, c'est être proche

C'est ainsi que j'ai ma larme à l'oeil lors de cette dernière soirée qui sent la nostalgie à plein nez. Nous écoutons les Rolling Stones, on fume des kretek(4) tout en jouant aux échecs. Nous sommes pourtant en Nusa Tenggara, sur la petite île de Pulau Bungin, à l'autre bout du monde. Comme un air de fin de colo, sur le départ avec le cœur serré, Hairy nous fait promettre de revenir... !

Alors je vais me coucher pour cette dernière nuit. J'entends le bon vieux ronronnement du groupe électrogène du resto, les « Né ! » d'impatience de Muhammad résonne dans ma tête, il y a du plancton fluorescent partout autour de la cabane et Mamane chante faux et fort sur son bateau.

Mais attends, ça sera vachement silencieux demain, non ?

Saya semang bertemu camu Bungin

(1) Langage de bungin, proche de l'indonésien mais tout de même différent

  

(2) 85% de la population est de confession musulmane, c'est le premier pays à majorité musulmane pour le nombre de croyants

  

(3) Pratique assez dangereuse de pêche qui consiste à plonger à l'aide d'un compresseur à oxygène, jusqu'à 30 mètres de profondeur sans faire de palier

  

(4) Cigarettes indonésiennes au clou de girofle