• Facebook Social Icon

      Vision Nomade - Association loi 1901 basée à Clermont-Ferrand

Suivez-nous sur notre page Facebook - Vision Nomade

KIRGHIZ

Échec, repos et Bishkek

Ah, le Kirghizistan... On quittait la Mongolie le cœur serré, la tête encore pleine d'émotions, un sentiment d'attachement pour un pays que nous avons connu brièvement mais si intensément. Là où cet amour voyageresque sonnait le coup de foudre d'un matin d'été sur une plage, le Kirghiz (nous l'appellerons comme un camarade dont les parents ont choisi un prénom traditionnel breton, par son surnom faute de savoir systématiquement l'orthographe exact) fût une tendre aventure mais pas moins sulfureuse, bonjour.

Durant ces deux mois et demi passés au sein d'un pays où 94% du territoire est montagneux, nous sommes restés plus d'un mois dans sa capitale, Bishkek, située sur l'un des rares plateaux. Nous profiterons de ce texte pour expliquer le pourquoi du manque de nouvelles de notre part, et surtout, comment se fait-il que nous n'avons pas fait de vidéo au Kirghiz... ?

 

Quand faire une vidéo rime avec menace policière

  Nous faisions la connaissance à l'aéroport de Léa et William, ce dernier franco-canadien voyageur au long cour. Puis de l'association Women Congress, assez grosse ONG en lien avec beaucoup d'autres, prônant l'empowerment et l'entreprenariat féminin. Notre première rencontre fût pour le moins étrange. Nous avions rendez-vous au quartier général, et avons été accueilli par une dizaine de femmes dans la salle de réunion, gâteaux et thé inclus. On nous présente l'association puis on nous explique qu'on aura une interprète de 18 ans qui nous suivra dans nos déplacements pour nous traduire le russe. Chouette, quoique surprenant et assez formel, mais pourquoi pas. S'en suit un moment gênant où nous devons présenter à notre tour notre projet,

 

mais pour cela tout le Women Congress est convoqué, soit environ 50 personnes dont 3 ou 4 parlant anglais. On me colle un micro dans les mains, le projecteur s'allume, et j'improvise une sorte de conférence avec notre reportage en Mongolie qui défile en arrière-fond, sans son faute d'enceinte. Après les applaudissements, tout le monde part excepté la directrice Zamira, dame de 65 ans à l'air pas commode et autoritaire, notre très gentille interprète Ruffina, et une stagiaire d'une vingtaine d'année nommée Ougi. Le planning expédié, on se fait embarquer avec le chauffeur de Zamira pour aller à notre « hôtel » ; mot employé par la directrice à plusieurs reprises.

Une partie de l'équipe qui était fort sympathique

Le sketch commence à nous faire sourire à partir de cet instant. Nous arrivons dans une sorte de non-lieu de Bishkek face à une grande maison vieillotte et grise devant laquelle prennent l'air des personnes âgées. On nous fait la visite de ce qu'on finit par comprendre être une maison de retraite gratuite pour seniors et invalides, la chambre est sommaire mais nous n'y voyons pas d'inconvénient, nous avons notre lit. Egalement, nous avons nos repas, programmés à une heure précise 30 minutes après les déjeuners des résidents, au sous-sol.

 

C'est dans cette cantine que notre premier mauvais présage de cette mission s'installe. Nous déjeunons avec Zamira, Ruffina et Ougi, un repas dont la qualité est assez proche de toutes les cantines du monde semble-t-il. Zamira nous questionne sur la seconde mission que nous aimerions entreprendre, nous lui expliquons vouloir travailler avec une association qui accueille les femmes victimes de bride-kidnapping. Il s'agit d'un phénomène existant au Kirghiz, qui se déroule principalement dans les campagnes, des hommes kidnappent leur future femme dans un village voisin et la marie de force au sein du leur. Le pays a récemment mis en place des lois afin de lutter contre ces kidnappings et les traumatismes qui en résultent ; mais reste le viol qui, particulièrement dans ce cas de figure, peine à être reconnu.

Petite intrusion de la télévision kirghiz lors d'un tournage...

L'opinion publique et occidental avait pointé du doigt cette "pratique" il y a quelques années, ce qui avait eu des conséquences, finalement assez mystérieuses quant à leur sujet, pour le Kirghiz. Bref, une fois le sujet évoqué, Zamira a immédiatement changé de ton avec nous, commençant à essayer de nous dissuader de le faire, nous expliquant qu'il fallait promouvoir des idées progressistes, qu'aborder le bride-kidnapping c'était nuire à la réputation du pays... Une partie de cette conversation se déroule en russe, Ougi tente d'intervenir et nous traduire puis finit par juste échanger de manière assez houleuse et froide avec sa boss, en russe.

Quand nous sortons de la maison de retraite pour aller faire des courses en compagnie de Ruffina et Ougi, j'interroge cette dernière sur ce qu'elle pense de notre projet, puis de notre discussion avec Zamira, n'ayant pas tout saisi de ce qu'il c'est dit. Elle me répond l'air craintive mais décidée « Je crois que c'est un sujet important ici, et que si vous souhaitez travailler dessus vous devriez le faire. Zamira est une personne difficile, ne vous faites pas manipuler. » Ruffina nous explique en parallèle que la directrice veut notre planning précis, notifié avec les repas que nous prenons ou non à « l'hôtel ». Une douce ambiance de KGB se fait sentir, mais pourquoi pas.

« Léna, vous ne savez pas quand vous partez du Kirghizistan, vous ne savez pas quand vous partez de Bishkek, vous savez... Vous pourriez avoir des problèmes avec la police... »

Nous commençons les premiers tournages, qui se déroulent correctement avec des personnes agréables. Le café à un kilomètre de la maison nous sert de QG. Le troisième jour, c'est l'interview de la boss, et ce sera le ponpon de la ponponnette. Zamira est assez exécrable avec nous, se comporte capricieusement. Durant l'interview, nous faisons une prise, je demande une deuxième car elle ne correspond pas à notre demande, et pourtant je sais être cordiale et souriante... Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer balader en me disant qu'elle a été journaliste et qu'on ne sait pas faire notre travail, que j'ai cas rattraper ça au montage. J'insiste en étant plus ferme, on fait la deuxième prise. Quand nous programmons une interview d'une dame importante pour l'association travaillant à 3 heures de Bishkek, Zamira essaie clairement de nous arnaquer en nous faisant payer un taxi pour 30 dollars, dont on sait le prix après 4 tournures de question différentes. Elle s'énerve lorsqu'on lui explique que ça ne rentre pas dans nos frais et exige notre reconnaissance de son implication.

S'en est trop, on sort comme on peut de cette entrevue, après que la boss ait noté énergiquement la date précise de rendu de la vidéo, et su quelle sera la journée pour la modifier si elle ne lui plaît pas. J'ai la mort dans l'âme en me disant que je vais passer une journée entière voire deux avec cette dame qui visiblement n'a pas l'habitude qu'on lui dise non ni l'obligeance d'être respectueuse des autres. Nous discutons avec Bat, l'énervement monte face à un tel comportement, les échanges par mail étaient de bien meilleure augure. On apprend par Ruffina que c'est la secrétaire qui se charge de la boîte mail de la boss, parce qu'elle ne sait pas utiliser un ordinateur.

Bon.

Notre décision est prise, on se casse de la maison de retraite le jour-même, tentons de prendre rendez-vous avec Zamira le lendemain, faute de disponibilité je l'appelle du quartier général après avoir copié tout ce que nous avons tourné sur l'un des ordinateurs. Je lui explique très calmement que nous n'avons pas la même vision du projet, que nous ne travaillons pas pour mais avec les associations, que nous avons pris la décision d'arrêter notre collaboration mais que par respect pour leur investissement nous leur laissons bien entendu les images prises pour eux. Je vis alors une conversation lunaire d'environ 15 minutes, avec cette dame qui exige d'un ton menaçant dans un anglais moyen que nous revenons le lendemain continuer le projet. J'avais été assez clairvoyante : le « non » ne fait pas parti de son champ auditif. Après un interrogatoire sur nos activités, elle finit par me lâcher d'une voix sirupeuse « Léna, vous ne savez pas quand vous partez du Kirghizistan, vous ne savez pas quand vous partez de Bishkek, vous savez... Vous pourriez avoir des problèmes avec la police... », je réplique avec le sourire qui s'entend même à travers un téléphone « Merci de votre inquiétude Zamira, mais vous savez je ne m'en fais pas pour nous, mais j'apprécie votre intérêt, vraiment. Je vous souhaite bonne continuation, et vous remercie sincèrement de votre disponibilité ». Elle me retourne le compliment puis je raccroche, convaincue qu'on n'a bien fait d'arrêter là.

L'épisode Women Congress s'arrête ici, dont nous sommes ressortis sans souci avec la police, et surtout soulagés. Les semaines qui ont suivi, nous avons essuyé un deuxième échec ; la seconde association avec laquelle nous devions travailler nous a lâché faute de présence, la directrice était partie en République Tchèque. Puis un troisième, faute de personnel parce que c'était les vacances. Enfin, des dizaines de mails, restés sans réponse.

 

Alors notre séjour au sein d'un même hôtel s'allonge, nous retrouvons notre ami William, avec lequel nous resterons un mois. Nous faisons une sorte de team de squatteurs avec Timur qui a rejoint la bande, un kazakh qui travaille dans la parfumerie et a ouvert son magasin à Bishkek.

On laisse tomber la caméra et l'appareil photo, la boîte mail qui reste sans nouveaux mails. De petites habitudes se refont, faire à manger, aller faire ses courses, connaître les commerçants du coin et avoir des amis avec qui nous faisons des excursions le week-end.

De cette période reste un constat : l'envie d'une pause après un léger ras-le-bol, une parenthèse dans le voyage. Si nous n'étions pas blasés de voyager, nous l'étions un peu du statut de voyageur. À Bishkek, petite capitale animée mais pas surpeuplée, verte et propre, avec une diversité culturelle due à l'affluence des pays alentours, nous nous fondions dans la masse. On nous parlait en russe, et nous même ne savions pas qui était étranger ou non.

 

Le plaisir de retrouver les mêmes visages chaque matin, d'aller boire un verre le soir. Dormir dans un lit confortable et pisser dans des toilettes propres est un détail non négligeable, il faut le dire. Ca nous a fait du bien, au moral, à notre couple, à notre corps, qui d'ailleurs a retrouvé ses aléas le mois suivant lorsque nous avons voyagé avec un ami venu de France nous rejoindre. La nourriture étant très bonne et diversifiée, nous avions perdu l'habitude de nous en méfier car il n'y a que très peu de stands en plein air, pays froid oblige.

Durant ce second mois, nous avons pu découvrir un peu plus le pays en faisant du stop et en campant près des lacs qui le parsèment. On ressortira avec pas mal d'anecdotes, de rencontres et de très belles images en tête, mais ça nous le gardons pour plus tard. Le Kirghizistan nous a plu, pour la douceur qu'il nous a apporté après les tumultes, cette capitale qui fût la seule regrettée pour notre part. C'était agréable et vivifiant d'y habiter, pour mieux repartir. Pour sa beauté incontestable, entre montagnes sèches et désertiques, pics à 4000 mètres et lacs d'altitude translucides, forêts de conifères et rivières glacées. Pour ses légumes et ses fruits si abondants et savoureux, après l'épreuve carnivore en Mongolie. Et enfin, pour le temps que nous avons pu y prendre, afin de préparer au mieux le point culminent de notre projet : l'Inde.