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La nécessité de la distance

CAMELEON

   Un Manille bouillonnant, ville noire. Sueur, pollution, une mer grise et plastifiée. Les grands buildings dressés en sentinelle, certains encore en construction, leurs structures recouvertes de bâches déchirées flottantes à 30 mètres du sol. Ce n'est pas un, mais des. Metro-Manila est immense, composé en district, ce sont plusieurs villes en une seule, que nous entre-percevons par les fenêtres sans vitre des jeepneys(1). Collés les uns aux autres, nous et 25 philippins, dont beaucoup s'essuient le visage humide avec un tissu. On traverse les autoroutes qui relient les quartiers dans un trafic hurlant, quand les taxis nous disent « Traffic, 50 pesos more » la réponse est évidente « Manila, traffic traffic everytime ».

  

C'est une capitale fascinante et horrifiante. Une pauvreté béante, dormant à la lisière du très lisse Makati, quartier riche et propre des propriétés privées, buildings pimpants. Notre auberge est située à Malate, un des centre-villes de bars, restaurants, peep-shows où chaque soir s'alignent une dizaine de filles sur talons-hauts. Un soir, une vaste fumée prend la terrasse, un incendie s'est propagé dans la rue d'à côté. Il est 23 heures, et environ les 2 tiers de la population amassée devant le bâtiment enflammé sont des enfants. Il faut dire, aux Philippines, c'est assez banal d'avoir 6 gosses. On assiste alors à un drôle de spectacle, les camions de pompiers aux tailles et carrosseries diverses et variées débarquent de toute part, inondant la rue d'eau grâce à leurs tuyaux troués et rafistolés avec du gros scotch. Des pompiers s'élancent dans l'incendie pendant que des hommes de la foule tractent les tuyaux, font la circulation. Un communautarisme assez étrange, les enfants jouent dans les flaques en esquivant les volées de fumée noire. Le ton est définitivement donné lorsque nous décidons de

 

rejoindre l'association Cameleon, située sur l'île de Panay. Les Philippines étant en archipel, nous pensons naïvement que trouver un ferry sera chose aisée. Nous resterons bloqués 4 jours dans la capitale, car c'est les vacances scolaires et le ferry relayant Manille à Iloilo tous les 3 jours est plein. Nous payons 30€ un trajet médiocre et long, dans un dortoir immense. Le problème n'est pas le confort, mais le prix. Non-négociable, comment un philippin peut se payer cela ? Il s'agit du seul moyen de relayer cet île. On comprend alors en voyant les familles brinquebaler leurs ustensiles de cuisine et des cartons de nourriture que traverser s'apparente davantage à un déménagement qu'à un voyage.

Jeu de devinettes auprès d'étudiantes lors des conférences de préventions pour la sexualité et les grossesses précoces

Arrivée à Cameleon

  Lorsque nous arrivons à Cameleon, nous sommes accueillis par Sabine, directrice du centre. Elle nous explique comment se comporter vis-à-vis des filles. Elles sont 50 à plein temps, entre 5 et 18 ans, ici depuis et pour plusieurs années. Toutes victimes d'abus sexuels, souvent maltraitées, des fois abandonnées. Savoir se placer ; certaines auront peut-être besoin de nous transmettre leur histoire. Attention à ce que nous entendons, car nous ne sommes pas à même de savoir comment recevoir ni ceux qui doivent réagir. Écouter et renvoyer vers l'assistante sociale ou la « mère de substitution » du foyer. Difficile. Le pire est-il de savoir sans connaître, elles sont toutes victimes, mais de quoi, comment ? Curiosité naturelle et morbide. Ce n'est pas mieux quand on sait, non.

 

Des barbelés surplombent les hauts murs peints de dessins enfantins. Le centre est fidèlement surveillé par le garde armé d'un grand fusil et d'une ceinture de cartouches. Protéger les filles ; Cameleon attaque en justice des violeurs, parfois dealers, l'association peut être cible de représailles, les filles aussi. Certaines sont à la recherche d'attention, d'affection, nous le remarquons immédiatement. Pour ma part, j'ai besoin de mettre de la distance. Je ne veux pas qu'elles s'attachent, je ne veux peut-être pas m'attacher aussi. Je joue au badminton avec elles, Bat au basket, on discute. On est terriblement émus lorsqu'elles nous font leur spectacle de bienvenue, elles sont heureuses de danser, chanter.

La nécessité de la distance

Je ne saurais plus décrire l'expérience Cameleon, d'un point de vue humain, sans trahir les histoires de vie de ces enfants et jeunes femmes. Je pourrais vous parler d'Elner, jeune homme de 20 ans sponsorisé par l'association, sixième d'une fratrie de 8, issu d'une famille rurale très pauvre (d'où son parrainage) qui nous avoue en interview que Cameleon l'a sauvé. Qu'il peut espérer avoir un futur, qu'aujourd'hui il fait des conférences pour prévenir et informer les jeunes en ce qui concerne la sexualité et les grossesses précoces, qu'il n'est plus timide et qu'il a de l'espoir.

Je pourrais vous parler de cette fois où nous filmions une remise de diplôme(2) de jeunes adultes soutenus par Cameleon depuis l'enfance, où je m'emmerdais au bout de 2 heures de défilé continu d'étudiants très sérieux. Une mère d'environ 60 ans prend dans ses bras l'assistante

 

sociale de Cameleon, lui parle en ilanguo(3), je ne comprends pas mais je devine lorsqu'elle pleure et s'excuse qu'elle est si heureuse pour sa fille qui est maintenant diplômée. Je me tourne pour cacher la retenue de mes larmes lorsqu'elle me serre furtivement et me dit « merci », qu'un seul mot me vient. « Congratulations ». J'ai la terrible sensation du gouffre entre nous, de mes propres aspirations. Pourquoi me dire merci ? Je ne suis que de passage, oubliez-moi, ce n'est pas moi qui fait tout ce travail, nous sommes spectateurs mais acteurs derrière la caméra. J'ai le même sentiment d'un presque-déni lorsque les petites du centre me font des tresses et me regardent avec des grands yeux lumineux, « ta peau est si belle ». Je ne suis que de passage, là pour 2 semaines. Je ne peux pas laisser un bout de moi.

  Oui, les philippin-e-s aiment la peau blanche. Très souvent, ils s'excusent au début d'une conversation de « mal parler anglais » alors que la plupart de leurs cours sont anglophones et les filles de 12 ans s'expriment mieux que nous. Quand je vais seule au supermarché, grand centre commercial avec beaucoup de passage, les gens s'ignorent vaguement. Mais à moi on me sourit, le garde m'ouvre grand la porte et me dit « Hellooo ». J'achète des cigarettes, demande à la femme qui tient la caisse si elle en a en paquet et non en cartouche. Je ne saurais jamais si c'est parce que mon accent était tellement mauvais qu'elle n'a pas compris ou si elle ne parlait pas très bien anglais, mais elle est devenue toute rouge et a pouffé de rire nerveusement, visiblement honteuse de ne pouvoir me répondre. Son collègue s'occupe de ma demande, et elle s'excuse, toujours pivoine.

  

En arrivant, on nous avait annoncé que les philippins étaient « super accueillants et très gentils », « une population incroyable ». Nous avions une sensation différente, celle d'un contact bienveillant, effectivement un accueil remarquable, presque trop respectueux. Une forme de retenue teintée d'une gentillesse véritable dans nos rencontres, qui créé un déséquilibre dans le rapport humain de départ.

 

De ce que nous avons appris, la valeur familiale est la première aux Philippines. Parallèlement, 30% de la population active (et particulièrement les femmes), s'expatrient dans les pays du Moyen-Orient ou à Singapour pour gagner leur vie. L'éducation est très importante, l'expatriation le graal. Parce qu'aux Philippines, avoir fait des études ne permet pas d'être décemment payé, et quand on doit aider sa famille, on peut partir ailleurs pour 10 ou 15 ans en envoyant de l'argent. C'est ainsi que des femmes ayant fait de longues études se retrouvent bonnes ou nounous au Koweit, laissant leurs enfants en bas-âge aux Philippines pour leur permettre plus tard d'étudier. Des pubs dans les rues prônent ces offres d'emploi qui dissimulent viol, maltraitance et confiscation des papiers en toute impunité, tout ça pour un « bon » prix mensuel.

  

Un pays plein de paradoxe, avec de magnifiques sites naturels et la controverse de la tuerie pour redresser un pays(4). Pour nous, un cheminement intérieur bouleversant, et la certitude qu'il nous faudrait bien plus de temps pour essayer de s'expliquer pourquoi cette violence cachée derrière une si grande bienveillance, ça fait l'effet d'un bruit sourd intérieur. Doux cataclysme émotionnel, ça tord et ça soulage, entre larmes et sourires.

(1) Jeepney : sorte de bus local avec un siège long de chaque côté, vestige de la colonisation américaine.

(2) À chaque fin de cycle d'étude, il y a une remise de diplôme en bonne et due forme, longues toges noires, tapis rouge, sono et 3 à 5 heures de déroulé. Autre vestige américain.

(3) Ilanguo : langue parlée sur l'île de Panay. Les deux langues principales sont le tagalog et l'anglais.

(4) Duterte, nouveau président élu depuis moins d'un an, a déclaré la guerre à la drogue et aux dealers, dont on estime le coût à plus de 7000 morts.