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      Vision Nomade - Association loi 1901 basée à Clermont-Ferrand

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BAYAN

"Je me battrai pour la démocratie"

C'était imprévu à la carte, pays imprévisible pour bien d'autres aspects. La Mongolie a ce quelque chose de solaire, tout à la fois lunaire par ces paysages. Emblématique pour les passionnés d'équitation, pour les amoureux du vide ou du tout, difficile à dire. Elle est soufflante, coupante, entière et terrible. Magnifique, avec certitude. Nous nous sentons émerveillés dès notre arrivée de nuit dans Oulan-Bator, la capitale. Grands bâtiments de l'ancienne URSS, décrépis et espacés, d'un bleu pâle derrière lesquels se dessinent ces immenses collines vides, d'un marron clair à un vert terne.

 

Brute mais apaisante, voyage au cœur du rien

  Saisis, la Mongolie nous a mordu. Quand nous partons en voiture pour Harhorin, nous traversons une tempête de sable. L'unique trace humaine est cette route qui nous guide, le vide intersidéral nous englobe. C'est à cet instant que nous voyons approcher un mur de poussière bloquant le ciel, la sensation d'être l'araignée qui entend le bruit de l'aspirateur. Nous pénétrons dans le monstre, les mongoles qui nous accompagnent ne semblent pas inquiets. Lorsque nous nous arrêtons 20 minutes pour laisser passer l'orage sans pluie, le conducteur entre-ouvre la fenêtre et tend sa main. Nous repartons.

Dans la région d'Harhorin, verdoyante et plutôt peuplée pour ce pays qui a la densité de population la plus faible au monde(1), à cheval durant 10 jours au travers des contrées, nous subissons avec joie cette nature capricieuse, dans son état brut.

 

Près d'Harhorin

Pour 2 millions nomades et son autre million sédentaire, les mongoles nomades vivent dans les célèbres yourtes qui ponctuent de blanc les vallées. Chaque soir, nous vivons avec eux, le temps d'un repas à base de viande et de lait et d'une nuit à même le sol, protégés par les murs et le poêle de la nuit glacée. Lorsque nous nous arrêtons pour 2 jours, nous faisons la fête avec eux à base de vodka et d'une chèvre entière à déguster avec des patates. Le régime mongole est très viandard, déjà car ils sont éleveurs de troupeau, et aussi afin de travailler environ 12 à 14 heures par jour il faut un régime alimentaire « qui tienne au corps ». De plus, cultiver des légumes en Mongolie s'avère assez difficile, de part la terre et l'air tous deux extrêmement arides. La vodka est un des héritages laissés par la Russie, ils en sont un peu trop friands. L'alcool fait partie intégrante de la culture, et ses codes sont :

  • Lorsqu'on commence une bouteille, on la finit.

  • Tout le monde boit dans un verre qu'on se passe de la main droite, la main gauche sous le coude droit, signe de respect et d'offrande.

  • Si l'on souhaite fumer et qu'un homme âgé est dans la yourte, les femmes fument autre part (sinon on peut fumer partout comme on souhaite, et on offre des clopes).

Les femmes en Mongolie ont un statut assez singulier. C'est une culture très genrée, pour autant elles sont considérées et hautement placées dans la société nomade.

6 heures par jour, sous un soleil de plomb notre peau se dessèche et crevasse, avant d'être gelée par une pluie soudaine. Les vents qui balayent les immenses vallées créent de petites tornades inoffensives. Mes cours de fac sur la notion du sublime selon Kant et Hegel prennent enfin tout leur sens, les paysages de Mongolie sont sublimes. Il y a quelque chose de fascinant et terrifiant dans ce climat qui est si changeant, ces étendues dénuées, et pourtant ça nous fait l'effet d'apaisement le plus total d'être les uniques cavaliers aux 50 kilomètres alentours. Le regard ne sait où se poser, notre état d'humain est réduit à son individualité et sa petitesse. Ressentir sa propre insignifiance et sa vulnérabilité, la puissance de la Nature qui nous imprègne et nous avale entier.

Une grande vallée, comme un peu partout dans ce coin.

Le travail lié aux bêtes et à la cuisine est pour les femmes, un homme ne peut pas traire les chèvres chaque matin, en revanche il doit aller les chercher à cheval chaque soir. La cuisine est essentielle dans la culture mongole et nécessite énormément de temps, produire fromages, lait et mets est quotidien. Les animaux vivent en semi-liberté, que ce soient les chevaux qui sont assez sauvages et vifs, que les moutons, les vaches, les yacks, les chèvres, vastes troupeaux peuplant chaque colline proche d'une rivière.

Les us et coutumes mongoles sont omniprésentes, par exemple une yourte est toujours composée de deux piliers, qui symbolise le couple initial. Rien ne doit être donné et personne ne doit passer entre ces poteaux. Ainsi, les femmes apparaissent pour bien des aspects "égales" à l'homme, du moins tout autant nécessaire que lui à la vie nomade. Elles dirigent, s'occupent de l'argent, les enfants participent aux tâches de la vie quotidienne. Ils sont éduqués principalement par la mère, néanmoins le père est très présent. Le divorce est rare mais autorisé, dans la plupart des cas c'est la femme qui le demande. Beaucoup de violences conjugales sont recensées, souvent en lien avec l'alcoolisme. En ce cas, la femme est comprise par la communauté et c'est elle qui décide de ce qu'elle laisse au mari (parfois rien, à part son cheval).

  Une si grande différence de mode de vie et de croyances aurait pu mettre une distance conséquente avec les personnes que nous rencontrions. Ce n'était pas le cas, chacune de nos rencontres furent riches et savoureuses. Que ça soit notre guide, les gens qui nous ont accueilli, les personnes avec qui nous avons travaillé par la suite, le contact était très facile. Une fois compris que la notion d'intimité n'existe pas quand on va pisser sur un terre-plat de plusieurs kilomètres et qu'on vit dans un espace de 15 mètres carrés à 8, on saisit mieux le rapport que les mongoles ont avec la proximité. Il est de coutume de pouvoir rentrer (on ne toque pas à la porte d'une yourte) à 2 heures du matin pour demander logement et nourriture à des gens qu'on ne

 

connaît pas, parce que les conditions sont tellement difficiles et particulièrement en hiver, que personne n'a à dormir dehors. Si les gens n'étaient pas curieux avec nous, ils n'en étaient pas moins très accueillants et le partage étant institutionnel, tout est commun. Y compris ces soirées à rire et picoler, le moment où tu dors à côté des gars qui n'ont toujours pas fini la bouteille et entonnent de longs chants mongoles. Pourtant, cette culture qui est restée très conservée se heurte à l'avènement de la vie citadine, promesse d'un quotidien moins difficile et l'oubli de la migration obligatoire(2) lors des changements de saison.

Entre yourte de campagne et yourte de ville, l'émigration citadine tristement revisitée

La Mongolie n'étant pas prévu dans notre itinéraire, c'était la réalisation d'un rêve et l'envie de fuir la saison des pluies d'Asie du sud-est qui nous a convaincu. Les institutions, en particulier les associations, y sont rares. Par conséquent nous avions mis peu d'espoir dans l'idée de trouver une structure avec laquelle travailler. Néanmoins, par un heureux hasard de la sphère web nous faisons la rencontre de Saraa, gérante d'une guesthouse et d'une association pour les femmes nommée Bayan. Saraa, c'est le genre de personne qu'on s'accorde à qualifier de grande. Elle a cela en commun avec chacune des gérantes d'associations que nous avons rencontré : déterminée, forte, travailleuse, exigeante, généreuse. Menacée par le régime communiste de part son affiliation au parti démocratique, nous lui proposons de faire une vidéo alors que c'est la période des élections présidentielles. Suivie, menacée par lettres et messages, les femmes de son groupe se font proposer différentes offres afin de la décrédibiliser. Saraa a besoin d'une vidéo-témoignage, de ses actions, des risques qu'elles comportent et de la situation de sa communauté. Nous nous rendons chez les femmes qu'elle aide,

Une des avenues de la ville de Mörön

issues de la migration vers les villes en cours dans le pays. Habitant dans des yourtes désuètes, seules avec leurs enfants, elles survivent sur de grands terrains entourés de barricades qui empêchent de se douter de ce qui se cache en leur intérieur. La pauvreté prend ce visage, de familles qui n'avaient plus de troupeau ou souhaitaient tout simplement avoir une existence sédentaire mais n'ont pas les moyens d'avoir une maison en dur. Pas d'emploi, encore moins pour les femmes, elles se retrouvent sans ressources. Saraa organise alors des collectes, fait des requêtes auprès de la mairie, son groupe de parole permet de dégager des idées pour l'amélioration de la vie des femmes, des familles et de la communauté. Le groupe a sa propre cagnotte, permettant aux femmes de faire les emprunts que la banque leur refuse, de rembourser quand elles le peuvent et sans taux élevé. Les femmes du groupe ne cèdent pas aux pressions et soutiennent la démarche de Saraa. Elle espère que notre vidéo sera un témoignage qui attestera son travail quotidien dans le cas où sa vie est mise en danger et que la justice s'en mêle.

Famille aidée par l'ONG Bayan

Notre séjour en Mongolie s'achève après cette mission. Nous disons au revoir à cette femme si battante, sa famille et les femmes du groupe. Après une accolade, Saraa nous dit qu'elle continuera à se battre pour que son pays soit une démocratie. Ce petit pincement au cœur qui marque son retour lorsque nous partons et que nous voyons les mains levées et les sourires, on entend un dernier « We will miss you ». La voiture démarre, nous nous en allons avec en tête « partir n'est que pour mieux revenir ».

(1) La plus faible densité de population au monde : 1,94 hab./km2 ; 3 millions d'habitants pour 1 564 116 km2 soit un peu moins de 3 fois la France.

(2) les pâturages évoluant en fonction de la saison, les nomades pour continuer à élever leurs bêtes doivent migrer 2 à 3 fois dans l'année.